Les actualités hebdomadaires des Koronin (Philippe Morin / Artemis Irenäus von Baste), culture des arts plastiques & galerie d'Art associative en Ligne.
15 Août 2010
C’est avec retard que je poursuis la publication de lettres et propos d’artistes, ou critiques. Quelques jours en Franche-Comté m’ont fait oublier le temps qui passe ; il est plus que l’heure de vous publier la troisième lettre – ici la vision de Lydie Krestovsky, issue du recueil « La laideur dans l’Art à travers les âges ; édition Le Seuil / 1947 » et ayant trait à la question de l’informe. Une problématique récurrente en art qui devrait intéresser les prépas inp ensad ensba, ne serait-ce qu'au point de vue de la culture générale !
Lydie Krestovsky : à propos de la laideur dans l’Art à travers les âges :
« La question de l’informe est extrêmement curieuse à étudier. La fuite de la forme, la recherche de la déformation et enfin l’aboutissement à l’informe ne sont point dus au hasard. C’est un processus ; régi par certaines lois, propres surtout à notre époque, mais qui se retrouve un peu partout à travers les siècles. Or, on est frappé par une coïncidence curieuse.
Que signifie, littéralement traduit, la notion du mot « laideur » dans la langue russe ?
Exactement : « sans image » ; voici la définition complète que nous
trouvons dans le meilleur dictionnaire russe, celui de Dahl. « Manque de représentation, comme elle devrait être, de la forme, de l’aspect extérieur. Manque de beauté, de joliesse, de bâti
dans la complexion.
Laid est ce qui est privé de forme extérieure, de l’aspect définissant de la forme
extérieure. La laideur dans l’état, la qualité, ce qui est le propre d’une chose informe. »
Donc, laideur correspond à une effigie sans face, informe, sans forme. Dans la langue française on peut fort bien remplacer le mot laideur par celui de l’informité, qui correspond lui aussi à
l’absence de forme, c'est-à-dire la notion de « sans image », telle que nous la trouvons en russe.
En anglais, cette définition est absolument concordante à la russe : "mishappened" ou forme manquée, celle qui a dû être, ainsi que "shapelessness", qui veut dire : sans forme ou informité. Ce qui correspond à "unförmich" en allemand. Nous trouvons encore les mots : "formless", dépourvu de forme, et "ill-shapened", mal formé, mal bâti, forme malade. C’est définitions, une fois appliquées à la lettre, doivent nous amener à l’analyse des oeuvres d’art qui aboutit à une conclusion quelque peu osée, mais découlant logiquement de ce que nous avons dit plus haut : tout ce qui est informe, sans forme, ce qui équivaut à sans image ou sans visage, est défini dans presque toutes les langues, comme choses laides, cataloguées sous la rubrique "laideur".
Nous nous rendons compte du côté exagéré et quelque peu outrancier de cette définition, qui évidemment ne peut et ne doit être prise à la lettre, surtout lorsqu’il s’agit d’un processus aussi complexe que celui de l’artiste créant une œuvre d’art. Mais nous ne pouvons la passer sous silence dans un travail dont le but premier est la compréhension de la laideur en art, sous ses formes les plus diverses et inattendues. »
PhM.